Comment en parler a son/sa partenaire sans le/la faire fuir ?
C'est LA conversation qui fait peur a tout le monde. On imagine le pire : le jugement, l'incomprehension, le rejet. Dans 80% des cas, la realite est moins dramatique. Voici comment aborder le sujet sans tout faire capoter.
Ce qui coince, avant meme d'ouvrir la bouche
J'ai recu des centaines de messages de debutants terrifiees a l'idee d'en parler. Hommes, femmes, jeunes, moins jeunes, meme panique. Et a chaque fois, le vrai probleme n'est pas le BDSM. Le vrai probleme, c'est la honte qu'on trimballe avant d'ouvrir la bouche.
Vous portez ce desir depuis des mois, des annees parfois. Vous l'avez retourne dans tous les sens. Vous vous etes documente, vous avez fantasme, vous avez angoisse. Votre partenaire, lui, il debarque. Il n'a pas eu ce temps de maturation. Si vous lui balancez tout d'un coup avec l'intensite que VOUS avez accumulee, vous allez le carboniser.
La clef, c'est de doser. D'aller a son rythme a lui/elle, pas au votre. Et ca commence par regler votre propre rapport a la honte. Si vous abordez le sujet comme une confession coupable ("il faut que je t'avoue un truc..."), votre partenaire va le recevoir comme un probleme. Si vous l'abordez comme une decouverte excitante ("j'ai lu un truc interessant, je voulais ton avis..."), la dynamique change completement.
Le terrain, avant le sujet
Avant de parler BDSM, parlez desir. Point. Pas de cordes, pas de fouet, pas de menottes. Juste : "qu'est-ce qui t'excite ? Qu'est-ce que tu n'oses pas me dire ?"
Cette conversation-la, elle est plus facile. Elle est generale. Elle vous met tous les deux en position de vulnerabilite partagee. Et la vulnerabilite partagee, c'est le meilleur terreau pour une conversation difficile.
Concretement ? Un soir tranquille, pas apres le sexe. Un verre de vin, canape. "Je me demandais... il y a des trucs que t'as toujours eu envie d'essayer sexuellement mais que t'as jamais ose me dire ?" Et vous attendez. Vous ecoutez. Peut-etre que la reponse sera vanilla. Peut-etre que non. Mais vous aurez ouvert un espace de parole sans pression.
Les mots qui font fuir, et ceux qui marchent
Un exercice tout con : lisez les deux phrases suivantes et sentez la difference.
Phrase A : "Ecoute, je crois que je suis BDSM. J'aimerais qu'on essaie des trucs : t'attacher, te donner des ordres, te fesser."
Phrase B : "J'ai lu un article sur les dynamiques de pouvoir dans le couple, et ca m'a fait penser a nous. Il y a des moments ou j'aimerais qu'on explore ca un peu plus, en toute securite, a notre rythme. T'en penses quoi ?"
La phrase A est un AMBUSH. La phrase B est une invitation. La difference ? La phrase B n'utilise pas le mot "BDSM". Ce mot est charge. Pour beaucoup de gens, "BDSM" evoque des images extremes, donjons, cuir, douleur. Des trucs qui font peur et qui ne correspondent pas forcement a ce que VOUS voulez. Alors evitez le mot. Parlez de ce que vous ressentez, de ce que vous aimeriez explorer.
Autre piege : le vocabulaire communautaire. Dominant, soumis, switch, scene, ces mots ont du sens pour vous, pas pour lui. Utilisez des mots simples, humains. "J'aimerais parfois prendre l'initiative." "J'aimerais qu'on joue avec le pouvoir dans l'intimite." Soyez descriptif, pas jargonant.
Le test du film (ma botte secrete)
Ma methode preferee pour tater le terrain sans se mouiller. Simple comme bonjour : regardez un film ensemble. Pas un film porno, un film ou une serie avec une scene un peu kinky.
Secretary (2002) avec Maggie Gyllenhaal. La scene ou le personnage de James Spader lui donne des ordres. Outlander et ses scenes de fessee. Meme certains episodes de Friends avec des blagues sur les menottes.
Apres la scene, vous lancez, leger : "T'en penses ?" Pas accusateur, pas suggestif. Juste curieux. La reaction de votre partenaire vous en dira plus que n'importe quel grand discours. Un haussement d'epaules ? Un sourire gene ? Un "c'est bizarre, non ?" Ou au contraire, un "c'est intrigant, en fait" ? Vous saurez ou vous mettez les pieds.
Quand l'autre dit non, et ce qu'on en fait
Parfois, l'autre n'est pas interesse. Pas du tout. Et c'est son droit absolu. Personne ne vous doit d'essayer le BDSM.
La question qui suit, c'est la plus dure : est-ce que c'est un dealbreaker ? Et honnetement, pour certaines personnes, ca l'est. Si le BDSM est un besoin profond, pas juste une curiosite passagere, essayer de le mettre sous le tapis pendant dix ans, c'est le meilleur moyen de se farcir du ressentiment, de la frustration et potentiellement une liaison ou un divorce bien plus douloureux plus tard.
Mais ne concluez pas trop vite. Un "non" immediat peut evoluer. Parfois il faut du temps. Parfois l'autre a juste peur, comme vous. Parfois il a des idees fausses qu'un peu d'information peut corriger. Proposez de lire un article ensemble. Pas un mode d'emploi, un temoignage, par exemple celui sur la peur de se lancer. Laissez-lui le temps de digerer.
Et si le non est definitif, vous avez trois options : accepter et faire le deuil de cette envie-la ; accepter et negocier une ouverture du couple ; ou partir. Aucune n'est facile. Aucune n'est "la bonne." Mais faire semblant que l'envie va disparaitre, c'est se mentir. Elle ne disparait pas. Elle macere.
La negociation n'est pas un marchandage
Supposons que l'autre est ouvert, genial. Maintenant, negociez. Mais negocier, c'est pas "tu me donnes ca et je te donne ca." C'est pas un echange de bons procedes. C'est definir un cadre.
Avant la premiere scene, asseyez-vous (habilles, pas dans le lit). Parlez de ce qui vous attire, chacun. Parlez de ce qui vous fait peur. Des limites dures (ce qu'on ne fera JAMAIS) et des limites molles (ce qui fait peur mais qu'on pourrait explorer un jour). Parlez des safewords. De l'aftercare.
Et surtout : parlez de ce qui est hors-scene. Qu'est-ce qui reste entre vous quand la scene est finie ? Est-ce que la dynamique continue ? Est-ce qu'on redevient egalitaire des qu'on remet ses vetements ? Ces questions-la sont plus importantes que le choix du materiel.
Ce qui se joue (vraiment) quand on en parle
Un truc que j'ai mis du temps a piger : parler de BDSM a son partenaire, c'est rarement parler de BDSM. C'est parler de confiance. De vulnerabilite. D'intimite. De la peur du jugement.
Quand vous dites a votre conjoint "j'aimerais qu'on essaie ce truc", vous ne lui parlez pas de cordes. Vous lui dites : "je te fais assez confiance pour te montrer une partie de moi que je cache au monde entier." C'est enorme. C'est un cadeau. Meme si la reponse est non, rien que le fait de l'avoir dit, c'est deja un acte de courage et d'amour.
Trop de gens gardent ca pour eux. Par peur. Et ils se retrouvent, dix ans plus tard, a cote d'une personne qu'ils aiment mais avec qui ils n'osent pas etre entiers. C'est une forme de solitude particuliere. Ne la choisissez pas par defaut.
En parler, ce n'est pas garanti que ca marche. Mais ne pas en parler, c'est garanti que ca ne marchera jamais. Et si vous etes tombe sur la bonne personne, celle qui vous aime vraiment, elle merite de vous connaitre en entier. Meme la partie qui fait peur.