Il y a vingt ans, une amie feministe m'a traite de "tortionnaire patriarcal" quand je lui ai parle de ma pratique de dominant. J'ai passe des annees a decomposer cette phrase. Voici ma reponse - nuancee, personnelle, et sans dogmatisme.
Commencons par l'evidence : la domination masculine est un probleme dans le monde. Les hommes dominent la politique, l'economie, la culture. Ils imposent leurs normes, leurs desirs, leurs violences. Dans ce contexte, un homme qui revendique le desir de "dominer" une femme est immediatement suspect. Et c'est normal. La question n'est pas absurde. Elle est necessaire.
Mais la domination BDSM et la domination patriarcale sont deux choses radicalement differentes. L'une est choisie, encadree, reversible. L'autre est subie, systemique, imposee. Les confondre, c'est faire du mal a tout le monde : aux feministes qui se battent contre le patriarcat, et aux pratiquants BDSM qui negocient leur pouvoir.
La domination consentie n'est pas la domination subie
Le feminisme combat la domination non consentie. Le sexisme, le harcelement, les violences sexuelles, le plafond de verre - ce sont des formes de domination imposees sans consentement. La domination BDSM est le contraire : elle est negociee, limitee dans le temps, reversible a tout moment. Ce n'est pas un paradoxe. C'est une distinction fondamentale.
En BDSM, la personne soumise a plus de pouvoir que la personne dominante. C'est elle qui fixe les limites. C'est elle qui a le safeword. C'est elle qui peut arreter la scene instantanement. Le dominant n'a de pouvoir que celui que le soumis lui accorde - et qu'il peut reprendre a tout instant. Dans une scene BDSM bien menee, le pouvoir apparent du dominant cache un pouvoir reel du soumis.
Transposez ca dans la societe : imaginez un monde ou les patrons auraient un "safeword" que les employes pourraient activer. Ou les politiciens devraient negocier leurs decisions avec les citoyens. Ou le pouvoir serait accorde, pas pris. Le BDSM est un modele de gouvernance par consentement. Ironiquement, il est plus democratique que la plupart des institutions.
Etre une dominante feministe : le double bind
Les dominantes vivent un paradoxe particulier. En tant que femmes, elles subissent le patriarcat. En tant que dominantes, elles exercent un pouvoir dans un cadre erotique. Certaines feministes radicales les accusent de "reproduire les schemas de domination masculine" en utilisant un fouet et un collier. C'est une critique qui ignore totalement l'experience vecue des dominantes.
Etre dominante, dans une societe qui attend des femmes qu'elles soient douces, conciliantes, passives, est un acte subversif. Une femme qui prend le pouvoir, qui donne des ordres, qui occupe l'espace, qui crie - c'est exactement ce que le patriarcat interdit aux femmes. La domination feminine peut etre lue comme une performance feministe. Elle detourne les codes du pouvoir masculin pour les retourner.
Et il y a la dimension economique. Les dominantes professionnelles sont des travailleuses du sexe independantes qui gerent leur activite, fixent leurs tarifs, choisissent leurs clients. Dans un monde ou le travail des femmes est sous-paye et devalorise, c'est un acte d'autonomie. Je ne dis pas que la domination pro est un acte militant. Mais ce n'est pas un acte de soumission au patriarcat non plus.
"'Quand je tiens un homme par les couilles au bout d'une laisse, je ne reproduis pas le patriarcat. Je l'inverse. Et crois-moi, les mecs qui viennent me voir ne le font pas pour perpetuer leur domination masculine. Ils le font pour y echapper.'"
La soumission feministe : encore plus deroutante
Si la domination est deja compliquee a concilier avec le feminisme, la soumission l'est encore plus. Comment une feministe peut-elle desirer etre soumise a un homme ? N'est-ce pas une trahison des ideaux d'egalite et d'emancipation ?
La reponse est simple : le desir sexuel n'a pas a etre politiquement coherent. Le cerveau erotique ne vote pas. Il ne lit pas les manifestes. Il desire ce qu'il desire, et le role de la personne adulte et responsable est de comprendre ce desir, pas de le censurer.
De nombreuses feministes soumises expliquent leur pratique comme une liberation. Dans la vie quotidienne, elles sont fortes, independantes, responsables. La soumission BDSM leur offre un espace ou elles peuvent deposer ce fardeau. Ou elles n'ont plus a controler, a decider, a lutter. La soumission BDSM est un repos de la vigilance feministe constante. Ce n'est pas un reniement du feminisme. C'est une pause.
Et puis, il y a la dimension de la confiance. Se soumettre a quelqu'un qui respecte vos limites, qui honore votre safeword, qui prend soin de vous apres la scene - c'est une experience de pouvoir partage, pas de pouvoir subi. La soumission BDSM bien pratiquee est une ecole de l'egalite dans le desequilibre.
Le regard des autres feministes
Le plus dur, pour un ou une pratiquante BDSM feministe, ce n'est pas la pratique elle-meme. C'est le regard des autres feministes. Les sex wars des annees 80 ont laisse des traces. Le debat entre feministes "pro-sexe" et "anti-porno" est loin d'etre clos. Avouer son BDSM dans un cercle feministe peut etre un coming-out plus difficile que le coming-out sexuel.
J'ai vu des femmes quitter des collectifs feministes apres avoir ete jugees pour leur pratique BDSM. J'ai vu des hommes feministes cacher leur domination par honte. J'ai vu des couples D/s s'inventer une vie vanille pour eviter les remarques. Le feminisme qui juge le desir des femmes n'est pas du feminisme. C'est du controle social.
La bonne nouvelle, c'est que les choses bougent. Les jeunes generations feministes sont plus ouvertes sur les sexualites alternatives. Le consentement est devenu central dans le discours feministe, et le BDSM est precisement une pratique fondee sur le consentement explicite et continu. Les ponts se construisent.
Les pieges a eviter
Tout n'est pas rose dans le mariage entre BDSM et feminisme. Il y a des derives a surveiller, et en tant que dominant dans un couple hetero, j'en ai identifie au moins trois.
Le piege de la domesticite. Certaines dynamiques D/s 24/7 reproduisent une repartition traditionnelle des taches : le dominant gere l'exterieur, la soumise gere l'interieur. Ce n'est pas un probleme si c'est choisi et conscient. Mais c'est un glissement insidieux. Verifiez regulierement que la dynamique domestique reste desiree des deux cotes, et qu'elle ne se transforme pas en servitude non consentie deguisee en BDSM.
Le piege de la performance virile. Certains hommes utilisent le BDSM pour performer une masculinite toxique. "Je suis dominant, donc je suis viril, donc je n'ai pas de sentiments, donc je n'ai pas besoin d'aftercare." C'est du patriarcat pur, deguise en BDSM. Un dominant feministe pleure, doute, communique, et fait son aftercare.
Le piege de l'exceptionnalisme. "Je ne suis pas comme les autres dominants, moi je suis feministe." Cette posture peut conduire a une absence d'auto-critique. Etre feministe ne protege pas contre les comportements abusifs. Au contraire, ca peut les masquer derriere un discours progressiste. Restez vigilant sur vos propres angles morts.
"Le soir, je peux attacher ma partenaire et lui donner des ordres. Le matin, on prepare le petit-dejeuner ensemble, on partage les taches, et on vote a gauche. L'un n'empeche pas l'autre. Le BDSM est un espace de jeu, pas un programme politique. Mais cet espace de jeu doit etre coherent avec mes valeurs politiques. C'est pour ca que le consentement, l'egalite, et le respect sont non negociables dans ma pratique - comme dans ma vie."
Faut-il choisir ?
Non. Il ne faut pas choisir entre etre dominant(e) et etre feministe. Il faut faire cohabiter les deux avec lucidite. Reconnaitre les tensions. Accepter les contradictions. Et surtout, ecouter les personnes concernees : les femmes qui pratiquent la soumission sans se sentir trahies par leur feminisme, les dominantes qui revendiquent leur pouvoir comme un acte feministe, les hommes qui construisent une domination respectueuse et egalitaire.
Le feminisme n'est pas une police du desir. Le BDSM n'est pas une excuse pour le sexisme. Les deux peuvent coexister, a condition d'etre pratiques avec conscience, communication, et respect. Et si quelqu'un vous dit que vous n'avez pas le droit de desirer ce que vous desirez, rappelez-vous que le feminisme a toujours combattu le controle du corps et du desir des femmes. Ce combat inclut le droit d'etre soumise - ou dominante - dans un cadre consenti.