Le safe word que j'aurais aime connaitre des le debut

Pendant mes premieres annees, je n'utilisais pas de safeword. Pas par negligence, par ignorance. Personne ne m'en avait parle. Et puis un jour, j'ai depasse une limite sans le savoir. Voici ce que j'aurais aime qu'on m'explique bien plus tot.

Le mot que personne ne m'a appris

J'ai commence le BDSM en autodidacte. Les livres, les forums, un peu de culot. Le safeword, j'en avais entendu parler comme d'un truc "pour les debutants", un peu optionnel, comme les roulettes sur un velo. Putain, ce que j'avais tort.

Ma premiere grosse erreur : une scene d'impact play avec une partenaire nouvelle. On n'avait pas pose de mot. Elle a dit "arrete" a un moment, et j'ai continue. Pourquoi ? Parce que je croyais que "arrete" faisait partie du jeu. Que c'etait de la resistance jouee. Sauf qu'elle, elle etait serieuse. Elle a du le repeter trois fois avant que je comprenne. Trois fois de trop.

Ce soir-la, j'ai failli briser la confiance de quelqu'un. Pas par malveillance. Par stupidite. Un safeword clair, ca m'aurait pris trente secondes a poser avant la scene. Trente secondes qui auraient tout change.

Pourquoi "non" ne suffit pas

C'est la question qui revient tout le temps chez les debutants. "Pourquoi un safeword ? 'Non' ca veut dire non, non ?"

Dans la vie courante, oui. Dans une scene BDSM, le "non" peut faire partie du script. Dans un jeu de role de resistance, dans une dynamique de brat, dans une scene de CNC (consensual non-consent), le "non", les supplications, les "arrete", tout ca peut etre exactement ce que les deux partenaires recherchent.

Du coup, il faut un mot qui ne puisse PAS faire partie du jeu. Un mot qui claque comme un couperet. Qui sort du role, du personnage, du fantasme. Le safeword, c'est la sortie de secours. On espere ne jamais s'en servir. Mais si on en a besoin, il doit etre la. Immediatement identifiable.

Ce que personne ne dit sur la difficulte a le prononcer

On parle souvent du choix du mot. Plus rarement de la difficulte a le prononcer dans le feu de l'action.

J'ai vu des soumis incapables de dire leur safeword. Pas parce qu'ils ne voulaient pas, parce que leur cerveau etait en subspace. Parce que la honte de "casser l'ambiance" les paralysait. Parce que vouloir "etre un bon soumis" prenait le dessus sur leur propre securite.

Et cote dominant, le probleme est symetrique. Combien de dominants hesitent a utiliser leur propre safeword (oui, les dominants aussi en ont un) parce qu'ils ne veulent pas "montrer une faiblesse" ? Resultat : deux personnes qui continuent une scene alors qu'au moins une d'entre elles veut arreter. Naze comme situation.

La solution ? L'entrainement. Ca parait con dit comme ca, mais exercez-vous. En debut de relation, faites un exercice simple : le dominant demande au soumis de dire le safeword. Juste pour l'avoir en bouche. Juste pour briser le tabou. La premiere fois qu'on le dit, c'est bizarre. La deuxieme, c'est normalise. La troisieme, c'est un outil comme un autre.

Pourquoi "rouge" est surestime (et ce qui marche mieux)

Le systeme des feux tricolores, "vert" pour tout va bien, "orange" pour ralentir, "rouge" pour stop, c'est le grand classique. Il a des avantages : c'est simple, c'est connu, n'importe quel partenaire comprend immediatement.

Mais il a un gros defaut. "Rouge", c'est difficile a dire. C'est trop frontal. Ca sonne comme un echec. Et dans une scene ou vous etes en pleine vulnerabilite, dire "ROUGE" avec autorite, c'est pas evident.

Je prefere largement un mot absurde. "Ananas." "Licorne." "Moustache." Quelque chose qui n'a rien a voir avec la scene, qui fait presque rire, qui casse le quatrieme mur instantanement. Un mot qui fait redescendre la tension d'un coup, pas qui l'augmente.

Mon prefere, c'est "pause". Pas "stop", pas "rouge", pas "safeword". Juste "pause". Ca dit : je ne romps pas la scene, je la mets en suspension. Je ne rejette pas la dynamique, j'ai besoin d'un temps mort. C'est moins intimidant a prononcer. Et psychologiquement, c'est plus facile pour le soumis qui ne veut pas "decevoir".

Le safeword non-verbal que j'aurais aime inventer plus tot

Une des plus grosses revelations de mon parcours : le safeword verbal ne suffit pas.

Il y a des scenes ou vous ne pouvez pas parler. Bondage avec baillement. Humiliation ou l'emotion vous coupe la voix. Subspace profond ou les mots ne sortent plus. Si votre seul safeword est verbal, vous n'avez plus de safeword dans ces moments-la.

Le signal non-verbal que j'aurais du mettre en place des le debut : trois tapes rapides sur la cuisse, sur le lit, sur le sol. Ou un geste de la main predefini. Ou un objet qui fait du bruit quand on le lache, un trousseau de cles, une balle dans une boite metal.

J'ai vu un couple utiliser un petit grelot dans la main du soumis. Si le grelot tombe, la scene s'arrete. Si le grelot sonne volontairement (la personne le secoue), c'est "orange", on verifie. Simple, fiable, elegant. Et ca ne coute rien.

Quand le safeword est ignore : la ligne rouge absolue

Un safeword qui n'est pas respecte, c'est une agression. Point. Pas de "j'ai pas entendu." Pas de "je croyais que tu jouais." Pas de "c'etait presque fini."

Si vous etes dominant et que votre partenaire utilise le safeword, vous arretez immediatement. Pas dans trente secondes. Pas apres ce dernier coup. Tout de suite. Un dominant qui ignore un safeword n'est pas un dominant. C'est un agresseur.

Si vous etes soumis et que votre safeword n'est pas respecte, vous avez le droit, le devoir, de vous proteger. Vous lever, partir, signaler. La communaute BDSM est faite pour ca. Les signaux de securite dans les evenements sont la pour ca. Ne laissez jamais personne vous faire croire que "c'est normal" d'ignorer un safeword.

Le safeword comme outil de confiance, pas comme aveu de faiblesse

Je termine par le renversement de perspective qui m'a pris dix ans a interioriser.

Quand un soumis utilise son safeword, il ne dit pas "tu as echoue." Il dit "je te fais confiance pour m'ecouter." C'est un acte d'affirmation, pas de faiblesse. Il prend soin de lui, et de vous. Parce qu'une scene qui depasse les limites sans safeword, c'est une scene qui laisse des traces. Du ressentiment. De la mefiance. Du trauma, parfois.

Et quand un dominant utilise le sien (oui, encore une fois : les dominants en ont besoin aussi), il ne dit pas "je ne gere plus." Il dit "je protege notre espace." Peut-etre qu'il sent que ca part dans une direction dangereuse. Peut-etre que le subdrop le prend par surprise. Peut-etre qu'un vieux souvenir remonte. Le safeword du dominant est tout aussi sacre.

Un couple qui sait utiliser le safeword est un couple qui peut aller plus loin. Paradoxalement. Parce que les deux savent qu'ils peuvent tout arreter a tout moment. Et c'est precisement cette securite-la qui permet de s'abandonner.

Si vous ne deviez retenir qu'une chose : le safeword n'est pas facultatif. Pas "pour les debutants." Pas "si on en a besoin." C'est la fondation. Sans safeword, il n'y a pas de BDSM. Il y a juste deux personnes qui improvisent en esperant que ca se passe bien. Et j'ai trop vu de scenes ou "esperer que ca se passe bien" ne suffisait pas.

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Vincent Laroche

Dominant experimente depuis 20 ans, ancien educateur, auteur et formateur BDSM. Fondateur de bdsm-guide.net.

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